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COURIER INTERNATIONAL, Paris,
No 370 DU 4 AU 10 DÉCEMBRE 1997
Gian Trepp
Après la guerre, l'Institut d'émission français s'est
présenté comme une victime du régime nazi et a demandé la restitution de 200
tonnes d'or dont il aurait été dessaisi de force par la Reichsbank. Pour le
journaliste Gian Trepp qui a le premier divulgué le rôle trouble de la Suisse
vis-à-vis de l'or nazi, l'histoire, la vraie, est différente. Son récit
apporte une pierre supplémentaire à l'histoire de l'or nazi, au montent même
s'ouvrait à Londres une conférence internationale sur le sujet.
En avril-mai 1946, lors de la conférence de Washington, le Français
Marcel Vaidie était l'un des plus fervents adversaires de la Suisse. Membre de
la délégation française, il voulait que la Banque nationale helvétique
restitue l'or volé par les nazis qu'elle avait récupéré auprès de la
Reichsbank. Il est vraisemblable que la ligne dure adoptée par Vaidie fut moins
dictée par un sentiment d'indignation face à une Suisse impliquée dans le
recel de l'or nazi que par la volonté de défendre les intérêts français. A
Washington, à la différence des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, les deux
autres a11iés occidentaux, Paris avait en effet des intérêts en jeu
[concernant l'or nazi]. La Banque de France exigeait la réparation du dommage
causé par un "commerce triangulaire" germano-franco-belge. En
1941-1942, elle avait remis à la Reichsbank 200 tonnes d'or déposées en
France par la Banque nationale de Belgique, et avait dû, par la suite,
indemniser les Belges en puisant sur les réserves françaises. Au cours des négociations
de Washington, elle espérait recouvrer cette quantité d'or et misait
essentiellement sur la Suisse.
A la Libération, la Banque de France se présenta donc comme
une victime du vol de l'or par les nazis, bien que le régime de Vichy, allié
d'Hitler, ait été complice de l'affaire. Si elle put s'absoudre elle-même en
1944, cela tient au fait que le gouvernement provisoire du général de Gaulle
rejetait - par principe - la responsabilité des institutions françaises dans
les crimes de Vichy. Et si les A1liés ont toléré une telle attitude, c?est
parce que la guerre froide s'annonçait.
Depuis, les conditions précises du vol de l'or par les
Allemands sont, en France, refou1ées et oubliées pour deux raisons : d'une
part, la France officielle s'est systématiquement refusée à porter un regard
critique sur le régime de Vichy et, d'autre part, les archives ne sont
accessibles qu'après un délai de soixante ans. Les Français ont, eux aussi,
occulté bien trop d'aspects douloureux de la Seconde Guerre mondiale.
En l'état actuel des connaissances sur l'histoire de ce
'commerce triangulaire', le statut de victime de la France apparaît prob1ématique.
Le dépôt belge n'a pu parvenir à Berlin qu'avec l'accord et la participation
active du régime de Vichy. Le dommage subi par la France peut ainsi être
interprété comme un pari sur la victoire d'Hitler - pari que Vichy a perdu.
Or, dans un pari, nul ne peut exiger la restitution de ses pertes.
L'or belge devait aller à
Londres, pas à Dakar
Jetons un regard en arrière: avec la signature de
l'armistice, le 22 juin 1940, le général de Gaulle et quelques autres, peu
nombreux, partirent pour Londres*, tandis que les dirigeants politiques et les
hauts fonctionnaires se regroupaient à Vichy autour du nouveau chef de l'Etat,
le maréchal Pétain. Yves Bouthillier, ministre des Finances, et Pierre Fournier,
gouverneur de la Banque de France, rejoignirent aussi Vichy.
Dans ses Mémoires, l'ancien ministre des Finances belge,
Camille Gutt, raconte qu'à Bordeaux il demanda à Bouthillier de charger sur
une corvette de la Royal Navy les 200 tonnes d'or que la Banque nationale de
Belgique avait déposées en France peu avant le déclenchement de la guerre.
Bouthillier ignora ces instructions et fit transporter l'or sur un navire français
à Dakar, au Sénégal, qui était à 1'époque, une colonie française. Bouthillier
et Fournier choisirent la voie de la collaboration avec l'Allemagne nazie et
purent conserver sous le régime de Vichy les postes qu'ils occupaient
avant-guerre. On comprend dès lors qu'ils aient tous les deux refusé d'envoyer
l'or belge à Londres. Car, s'ils l'avaient fait, ils auraient affaibli les
ressources financières de l'Europe continentale dominée par l'Allemagne nazie,
dont faisait partie le régime de Vichy. En revanche, le ministre Camille Gutt
faisait partie de la minorité de l'establishment belge décidée à coopérer
avec les Britanniques après la défaite de la Belgique, alors que la majorité
des industriels et des gens de la haute finance belge, ainsi que la Maison
royale, collaboraient avec les Allemands.
Des 1'été 1940, le pillage de la France par l'Allemagne
nazie commença. Les Allemands avaient eu vent du Transport de l'or belge à
Dakar, et fis firent pression sur Vichy pour que l'or belge soit transféré ä
Berlin, en accord avec les collaborateurs belges. Georges Janssen, président de
la Banque nationale de Belgique, entreprit les démarches légales nécessaires
au transfert de l'or de la Banque de France à la Reichsbank. Mais Pierre Fournier,
gouverneur de la Banque de France, si opposa aussi longtemps que l'Etat français
ne prenait pas la responsabilité pleine et entière de cette initiative, et en
assumait les conséquences. Or Pétain ne voulait pas entendre parler de cette
affaire. En septembre 1940, il licencia Pierre Fournier et le nomma directeur général
de la Société nationale des chemins de fer.
Lors de la rencontre de Montoire avec Hitler, en octobre 1940,
Pétain offrit finalement l'or belge à son a11ié en gage de l'amitié franco-allemande.
Le tout nouveau gouverneur de la France, Yves Bréart de
Boisanger, fit alors transférer l'or belge à Berlin, où il fut refondu, puis
en grande Partie vendu à la Banque nationale suisse. A la libération de Paris,
en août 1944, le gouvernement provisoire du général de Gaulle démit aussitôt
Yves Bréart de Boisanger de ses fonctions et le remplaça par Emmanuel Monick.
Ce dernier était un ancien homme de Vichy qui avait changé de camp.
Le nouveau gouverneur de la Banque de France avait tout intérêt
à ne pas claironner sar tous les toits les détails de l'histoire du dépôt
d'or belge en France. Il fallait empêcher que ne soit mise au jour la complicité
de la Banque de France avec les criminels nazis. De la sorte, on ne s'étonne guère
que Monick ait restitué aux Belges, sans l'ombre d'une difficulté, dès la fin
1944, le dépôt disparu ä Berlin, en puisant dans les réserves françaises
d'avant-guerre déposées à New York. Ainsi, de l'avis du gouvernement
provisoire de De Gaulle, c'était la Banque de France qui pouvait dès lors prétendre
à la restitution de l'or suisse. La France ne reconnut pas la cession de cet or
à la Reichsbank, qui s'était produite sous les lois de Vichy.
En 1946, Paris devint membre de la Tripartite Gold Commission
En été 1945, la Banque de France se mit activement à la
recherche des lingots belges. Dans les ruines de l'administration prussienne des
Monnaies, située dans la zone soviétique de Berlin, les enquateurs firent, en
janvier 1946, une grande découverte: dans un esprit de rigueur typiquement
allemand, les nazis avaient consigné précisément les détails sur la refonte
de l'or volé. Les travaux préparatoires à la conférence de Washington débutèrent
quelques semaines après la découverte de ces listes. La délégation française
était persuadée d'avoir un gros atout en main qui lui permettrait d'exiger de
la Suisse la restitution de tous les lingots belges. Pourtant, les français
n'obtinrent pas gain de cause. La Suisse s'en sortit à bon compte par le
versement d'une indemnité de 250 millions de FS seulement. Dans un contexte de
durcissement de la guerre froide, les Etats-Unis s'étaient démarqués de la
ligne dure de Paris à l'égard de la Suisse. A ce moment-là, la France et l'Italie
étaient les deux pays, en dehors de la sphère directement soumise au pouvoir
soviétique, où les partis communistes étaient très puissants. I'l importait
donc d'assurer la stabilité d'une Suisse "bourgeoise". Qu'advint-il
des lingots belges restés à la Banque nationale suisse ? Avec l'indulgence de
Washington, ils furent, en grande partie, refondus par administration helvétique
des Monnaies, entre 1947 et 1949.
Marcel Vaidie faisait partie de la délégation française qui
siégeait aux négociations de Washington sur les questions financières. Il
connaissait très bien la Suisse, pour avoir été jusqu'à l'automne 1942
attaché financier de l'ambassade de Vichy à Berne. Il changea de camp par la
suite et se rallia au gouvernement en exil de De Gaulle, qui, à la Libération
le nomma de nouveau au même poste à Berne. Vaidie, l'homme qui sut retourner
sa veste à temps, incarne l'ambivalence de l'histoire de l'or nazi d'origine
belge: alors que les collaborateurs de Vichy avaient bravement participé au
coup de filet de la Reichsbank sur le dépôt d'or belge, après la guerre, la
France officielle ne voulut plus entendre parler de collaboration. Mais le rôle
de quelques responsables de Vichy dans le transfert de l'or belge de Dakar à
Berlin montre qu'on ne peut pas voir la Banque de France uniquement comme
victime: elle se fit aussi la complice des bourreaux.
En 1946, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne acceptèrent de considérer
la France - à l'instar de l'Autriche - comme victime du national-socialisme.
Paris devint membre fondateur de la Tripartite Gold Commission (TGC), créé en
septembre 1946. (Cette commission, qui existe encore aujourd'hui, avait été
instituée pour retrouver la trace de l'or vo1é par les nazis et le restituer
aux propriétaires auxquels il revenait de droit.) En octobre 1947, la Belgique reçut
de la TGC une indemnisation d'environ 90 tonnes d'or, qu'elle transmit immédiatement
à la France. Cela représentait à peine la moitié du montant déposé au départ
en France par la Belgique. Néanmoins, la Banque de France renonça à réclamer
le reste à la Banque nationale suisse - un renoncement coûteux, que la France
ne trouva pas trop élevé pour étouffer tout débat sur Vichy.
* L'appel du général de Gaulle date du 18 juin, soit quatre
jours avant la signature de l'armistice, à Rethondes, près de Compiègne. Mais
le 15, à minuit, le maréchal Pétain avait officiellement demandé
l'armistice, et, le 17, à midi, il appelait à la radio
'à cesser le combat'.
Gian Trepp, Die Weltwoche, Zurich
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